Diététique sportive

Le blog pro de la nutrition sportive

Aides Ergogéniques

Du vinaigre de cornichons (ou pickle juice) contre les crampes ?

Outre-Atlantique, c’est un peu la mode depuis quelques années. Les coachs conseillent à leurs athlètes de boire du pickle juice — le jus de cornichons — dès l’apparition d’une crampe. D’après eux, une petite quantité (5 à 7 cl) de ce jus acide suffirait à la faire disparaître en moins de 35 secondes. Info ou intox ? Faisons le point sur ce que dit réellement la science, et voyons quels autres aliments acides pourraient jouer le même rôle.

Le jus de cornichons réduit-il vraiment les crampes musculaires à l’effort ?

En 2009, une première étude fait le point : des athlètes bien hydratés et au repos ingèrent 1 ml/kg de poids corporel d’eau, d’une boisson glucidique ou de jus de cornichons. Résultat : aucune modification mesurable du volume plasmatique ni de la concentration en sodium (Miller et al., 2009 ; PMID : 19771282). En si faible quantité, le jus de cornichons ne semble donc pas agir par voie électrolytique.

C’est l’étude de 2010 du groupe de Kevin C. Miller qui change la donne. Selon PubMed, en provoquant électriquement des crampes chez des sujets légèrement déshydratés (Miller et al., 2010 ; PMID : 19997012), les chercheurs constatent que le jus de cornichons réduit la durée des crampes d’environ 37 % par rapport à l’eau, et que cet effet s’installe en moins de 60 secondes — bien trop vite pour être expliqué par une absorption intestinale d’électrolytes.

Pourquoi le vinaigre de cornichons agit-il aussi vite sur les crampes ?

La rapidité de l’effet — moins d’une minute — est la clé du mécanisme. L’acide acétique contenu dans le vinaigre stimule des capteurs sensoriels situés dans la bouche et la gorge : les canaux TRP (Transient Receptor Potential). Ces canaux sont les mêmes récepteurs qui détectent le piquant du piment ou l’âcreté de la moutarde. Leur activation déclenche un réflexe nerveux qui remonte jusqu’à la moelle épinière et inhibe les motoneurones alpha, ceux qui commandent la contraction du muscle en train de cramper.

Autrement dit, le goût acide intense agit comme un interrupteur sensoriel : il « surprend » le système nerveux, qui coupe la boucle de la crampe. Ce mécanisme est essentiellement neurologique, et non électrolytique. D’ailleurs, certaines études suggèrent qu’il serait inutile d’avaler le jus : le simple rinçage de bouche produirait un effet comparable, ce qui confirmerait que l’action passe par les récepteurs buccaux et pharyngés, et non par un rééquilibrage ionique.

Le jus de cornichons fonctionne-t-il vraiment ? Ce que dit la science récente

Il faut rester honnête : les preuves sont plus fragiles qu’il n’y paraît. Si l’étude de Miller montre un effet, un essai plus récent (Georgieva et al., 2021, Applied Sciences) n’a pas reproduit ce résultat : ni l’ingestion ni le rinçage de jus de cornichons ne se sont montrés plus efficaces que l’eau pour inhiber une crampe induite électriquement.

Surtout, une limite majeure traverse toute cette littérature : la quasi-totalité des études portent sur des crampes provoquées artificiellement par stimulation électrique en laboratoire, et non sur des crampes survenant spontanément à l’effort. Selon PubMed, la revue de référence sur le sujet (Miller et al., 2022, Journal of Athletic Training ; PMID : 34185846) confirme que les crampes associées à l’exercice sont aujourd’hui mieux expliquées par la fatigue neuromusculaire que par la déshydratation ou les pertes électrolytiques, et classe le jus de cornichons parmi les stratégies au niveau de preuve seulement préliminaire.

Mon observation de terrain : en accompagnement d’athlètes, j’ai néanmoins constaté à plusieurs reprises un soulagement rapide des crampes après la prise d’une petite quantité de jus de cornichons. Ce retour d’expérience, qui ne remplace pas une preuve scientifique, va dans le sens des données de laboratoire : l’effet semble réel chez certains sportifs, même si sa reproductibilité varie d’un individu à l’autre.

Vinaigre de cidre, citron, moutarde : quelles alternatives au jus de cornichons ?

Puisque le mécanisme repose sur le goût acide, d’autres aliments sont souvent proposés en remplaçement. Mais tous ne se valent pas sur le plan des preuves, et un point technique est décisif : l’acide acétique (celui du vinaigre et du jus de cornichons) n’est pas le même que l’acide citrique (celui du citron). Or c’est l’acide acétique qui active spécifiquement les canaux TRPA1 impliqués dans le réflexe. Voici l’état des connaissances :

Remède Acide principal Niveau de preuve
Jus de cornichons Acétique Le mieux étudié, mais résultats contradictoires (effet chez Miller, absent chez Georgieva)
Moutarde Acétique + isothiocyanates Testée (Miller, 2014 ; PMID : 24955622), même logique acide ; utilisée par des coureurs
Vinaigre de cidre Acétique Non testé spécifiquement contre les crampes : même acide, effet plausible mais non prouvé
Jus de citron Citrique (différent) Aucune donnée : acide différent de celui du mécanisme démontré
Eau / boisson électrolytique Utile en prévention de la déshydratation, mais pas pour stopper une crampe en quelques secondes

En résumé : le vinaigre de cidre est l’alternative la plus crédible au jus de cornichons, car il contient le même acide acétique — mais aucune étude ne l’a formellement testé contre les crampes. Le jus de citron, lui, repose sur un acide différent : rien ne permet d’affirmer qu’il agit par ce réflexe. La moutarde, en revanche, a fait l’objet de tests et partage la logique du jus de cornichons.

Faut-il boire du jus de cornichons pendant l’entraînement ou la compétition ?

Sur le plan pratique, quelques points méritent attention. Les études reposent sur de petits effectifs avec des crampes induites artificiellement, pas des crampes réelles à l’effort. La teneur en sodium du jus de cornichons est élevée — environ 350 à 500 mg pour 100 ml selon les marques — ce qui peut représenter une charge osmotique significative en grande quantité, et provoquer des troubles digestifs. C’est pourquoi les quantités utilisées restent faibles : une gorgée (5 à 7 cl) suffit, l’effet étant réflexe et non dose-dépendant.

Le verdict reste donc nuancé : l’effet existe vraisemblablement chez une partie des sportifs, son mécanisme est neurologique, mais son efficacité dans les conditions réelles de compétition demande encore à être confirmée par des études de terrain robustes. À essayer à l’entraînement avant de l’adopter en compétition, et sans en faire un substitut à une hydratation et à des apports électrolytiques corrects. Pour comprendre l’origine des crampes, consultez notre article sur comment éviter les crampes au mollet.

Bibliographie

Miller K.C., Mack G., Knight K.L. Electrolyte and plasma changes after ingestion of pickle juice, water, and a common carbohydrate-electrolyte solution. Journal of Athletic Training, 2009. PMID : 19771282

Miller K.C., Mack G.W., Knight K.L. et al. Reflex inhibition of electrically induced muscle cramps in hypohydrated humans. Medicine & Science in Sports & Exercise, 2010. PMID : 19997012

Miller K.C. Electrolyte and plasma responses after pickle juice, mustard, and deionized water ingestion in dehydrated humans. Journal of Athletic Training, 2014. PMID : 24955622

McKenney M.A. et al. Plasma and electrolyte changes in exercising humans after ingestion of multiple boluses of pickle juice. Journal of Athletic Training, 2015. PMID : 25562454

Miller K.C., McDermott B.P., Yeargin S.W. et al. An evidence-based review of the pathophysiology, treatment, and prevention of exercise-associated muscle cramps. Journal of Athletic Training, 2022. PMID : 34185846

Georgieva J. et al. Effectiveness of Mouth Rinsing versus Ingesting Pickle Juice for Alleviating Electrically Induced Cramp in Physically Active Adults. Applied Sciences, 2021. DOI : 10.3390/app112412096

Isabelle Mischler

Docteur ès-sciences en nutrition, spécialisée en nutrition du sportif, j'interviens auprès des sportifs de tout niveau afin de les aider à intégrer la nutrition comme facteur de performance. Je suis également consultante et formatrice (Formatrice référencée PNNS) auprès des entreprises, des seniors et des professionnels du sport et de la santé.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.